• Vincent

2021 - Les vœux de la touche G


Je ne sais pas si vous vous rappelez, mais la dernière fois qu’on s’est souhaité une bonne année, c’était il y a un an. Comme à chaque fois, on a mis le paquet, l’arsenal au grand complet y est passé. On s’est souhaité « bonne santé », et puis « prospérité », et puis « de l’amour, beaucoup d’amour », et puis « les amis », et puis « l’argent, plein ! », et puis papy a radoté « et la santé, surtout la santé, parce que c’est important, la santé », et puis on s’est aussi souhaité « de la joie », et puis « de la réussite dans tous tes projets », et puis « du succès », et puis « de la gloire, pourquoi pas ? », et puis « plein de bons moments avec tes proches », et puis… et puis…


Et puis au final, on s’est tapé 2020.


On n’apprend jamais rien, il paraît. Mais quand même… Après avoir survécu à ces à peu près douze mois hors du temps, où « les bons moments avec tes amis » se sont résumés à un apéro sur zoom par-ci par-là, avec la connexion qui coupe toutes les deux minutes et les invités qui se parlent les uns sur les autres, après ces douze mois où « la prospérité » a surtout consisté à espérer que les aides gouvernementales suffiraient à t’empêcher de mettre la clé sous la porte, où « tes proches » n’ont pas pu l’être à moins d’un mètre cinquante de distance, si ce n’est furtivement, pour te saluer en te cognant le coude, vite fait, et en te filant un petit juif par la même occasion, après ces douze mois où « la santé » ne s’est envisagée qu’un masque sur la figure, du gel hydroalcoolique plein les mains, et je ne te parle même pas de ce pauvre papy tout seul dans sa maison de retraite…


Bref, après être passés si loin de tout ce que l’on s’était souhaité, et même si l’on n’apprend jamais rien, j’ose tout de même espérer que l’on aura au moins réussi à retenir cela, ne serait-ce que cela : accepter de viser un peu moins haut, accepter de voir un peu moins grand, peut-être, mais apprendre, réapprendre à apprécier ce qui est là, partout, devant, autour, à portée de main, sous nos yeux… Apprécier toutes ces choses qui n’avaient jamais eu besoin qu’on se les souhaite, pour la simple raison qu’elles avaient toujours été là… Apprécier toutes ces choses qu’il nous aura fallu perdre pour en ressentir à nouveau l’incommensurable valeur.


En 2021, parce que vous êtes des gens intelligents, vous serez allés vous faire vacciner. Alors peu à peu, le virus aura reculé, et les restaurants pourront rouvrir, et les théâtres, et les musées… Alors vous achèterez votre billet, et vous irez à la séance de 20h15. Vous vous assiérez, il y aura à côté de vous votre maman, votre amoureuse, votre ami, n’importe qui, vous sentirez votre bras frôler le sien tandis que vous plierez votre manteau sur vos genoux, vous sentirez le velours des fauteuils sous vos fesses, il y aura les bandes-annonces, les publicités, et puis la lumière se tamisera, le film débutera, l’histoire se développera, et puis Jean Dujardin fera le pitre, et alors tout à coup il y aura cet instant magique où la salle explosera de rire, et vous rirez aussi et mon Dieu ! imaginez un peu ce que sera, rappelez-vous ce que c’était que ce bonheur incroyable de rire tous ensemble, de rire au même moment que tous ces gens que vous ne connaissez pas, pour les mêmes bêtises, pour les mêmes riens… Rappelez-vous ce que c’est que cette sensation d’être avec les autres, rappelez-vous cette chaleur…


En 2021, vous pourrez de nouveau retourner travailler à la médiathèque. Vous vous installerez à une table, vous y poserez votre ordinateur portable, votre trousse, les notes relatives à votre roman. Mais vous ne commencerez pas tout de suite. Vous regarderez, d’abord. À cette même table, dans un coin, vous verrez qu’il y aura aussi ce vieux monsieur d’ascendance indienne, avec sa barbe toute blanche hérissée sur sa peau toute noire, qui consultera ses gros livres d’histoire des civilisations, et qui prendra des notes sur un tout petit calepin à carreaux ; il y aura aussi cette étudiante en médecine, qui étalera devant elles toutes ses fiches bristol, et tous ses stabylo, et tous ses bouquins, et sa thermos de café, elle aura un casque anti-bruit sur les oreilles, elle est mignonne, vous vous direz qu’avec vingt ans de moins, vous auriez peut-être tenté votre chance, et vous la verrez, les yeux clos, réciter du bout des lèvres toutes ces sommes d’informations qu’elle doit ingurgiter, et elle s’accompagnera de petits moulinets du poignet, le bras à demi-levé, comme si elle dirigeait un orchestre ; il y aura aussi ce matheux, le frisé brun qui commence déjà à perdre ses cheveux, qui passera en coup de vent, nerveux, résoudre un problème plein de symboles et de formules incompréhensibles, avant de filer à son cours de batterie – vous aurez vu les baguettes qui dépassent de son sac-à-dos. Et quand vous reviendrez le lendemain, ou la semaine suivante, et qu’ils seront à nouveau là, vous vous reconnaîtrez, vous qui ne vous connaissez pas, et vous vous adresserez un signe de la tête, discret, cela suffira, et des collégiens affalés sur les coussins plus loin poufferont en lisant leurs BD, la bibliothécaire viendra leur demander de faire moins de bruit, et pendant un court instant, avant que de retourner buter sur votre intrigue et sur ces dialogues que vous n’arrivez pas à faire sonner, pendant ce court instant-là vous vous sentirez à votre place, vous vous sentirez faire partie d’un tout, à votre manière, avec votre personnalité, et vos objectifs, mais vous serez avec eux.


Je ne dis pas que tout sera parfait, loin s’en faut. Il y aura toujours ce mec qui fait un raffut de tous les diables en se goinfrant de pop-corn, cette nana avec une choucroute pas possible sur la tête qui vous cache la moitié de l’écran, bien sûr l’envie vous titillera toujours de choper par le colback cette saloperie de sale gosse qui court partout dans les allées, et d’aller lui coller un vilain marteau-pilon dans les marches de l’escalier. Oui, oui, bien sûr, les autres seront toujours aussi insupportables en 2021 - c’est normal, ce sont des gens. Mais malgré tout cela, aussi misanthrope puissiez-vous être, il y aura des moments, des petites secondes échappées d’on ne sait où, où vous serez heureux de vous trouver à nouveau parmi eux, à nouveau parmi les vôtres. Et c’est cela qu’il faudra savoir savourer. Parce que même si ça n’est pas grand-chose, c’est déjà presque tout.


En 2021, petit à petit, la vie sera redevenue à peu près normale. Et avec un peu de chance, nous n’aurons alors plus qu’une chose à nous souhaiter : qu’il ne soit plus besoin de rien nous souhaiter. Parce que nous aurons déjà beaucoup. Et parce que cette fois, enfin, nous aurons appris à nous en rendre compte.

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